4. Construire des services avec et pour la recherche : le projet DRIS

Soumis par cvigneault le jeu 05/01/2017 - 13:56

 

 

À Sciences Po Paris, le projet DRIS22.(pour Direction des ressources et de l’information scientifique) a conçu la mutualisation des pratiques documentaires comme un moyen de dynamiser l’activité de la bibliothèque en lui donnant une place centrale, ainsi que la souhaitait, dès 2010, Bruno Latour, alors directeur scientifique : « [...] la bibliothèque [...] s’intègre dans un flux de production, de dissémination et d’archivage des données qui va et vient des centres de recherche aux salles de cours et aux médias… Nous sommes tous devenus des moteurs de recherche, la bibliothèque c’est notre salle des machines »33..

La documentation figure au nombre des quatre missions fondamentales de Sciences Po aux côtés de l’enseignement, de la recherche et de l’édition, ce qui distingue la bibliothèque de ses homologues universitaires. L’objectif qui lui est confié reste pourtant analogue : soutenir la pédagogie et la recherche en leur procurant les ressources nécessaires.

Si les étudiants ont toujours constitué le public majoritaire de la bibliothèque, les enseignants et les chercheurs ont joué un rôle important dans la constitution des fonds et de l’offre de services, entretenant des relations étroites avec ses personnels. La bibliothèque de Sciences Po fut d’ailleurs dirigée de 1950 à 1990 par un chercheur, Jean Meyriat, à l’origine du centre de documentation contemporaine conçu pour produire dossiers de presse et analyses d’articles scientifiques en soutien aux travaux des centres de recherche.

Avec l’utilisation massive de la documentation numérique, les chercheurs se sont éloignés physiquement des espaces de la bibliothèque. Le développement d’un service de portage de documents tout comme l’accès distant aux ressources numériques ne les conduisent plus à se déplacer à la bibliothèque. Ils se sont aussi éloignés « professionnellement » car, désertant les lieux, les échanges avec les bibliothécaires sont devenus aléatoires. Aussi confient-ils souvent leurs demandes de recherche de documents difficiles d’accès à leurs pairs.

Dans ce contexte d’éloignement, la bibliothèque a perdu tout à la fois le fil des prescriptions documentaires, une familiarité avec les sujets de recherche que la simple veille ne suffit pas à combler, ou encore une proximité avec la recherche « en train de se faire ». L’évolution des pratiques des jeunes chercheurs et leurs sujets de préoccupation ou de « non-préoccupation » sont devenus plus difficiles à évaluer pour les personnels qui doivent pourtant les servir au mieux.

 

La coopération bibliothèque/recherche en projet


Pour reconquérir ce public-cible, le projet DRIS a été lancé en 2013. Son ambition est d’étendre le périmètre d’activité de la bibliothèque au-delà des activités traditionnelles de collecte et de diffusion de l’information, en prenant en charge les productions pédagogiques, scientifiques et événementielles de l’institution pour les signaler, les conserver et les valoriser. En nous appuyant sur nos compétences « cœur de métier » et en les déplaçant vers de nouveaux objets, nous cherchons à retrouver, dans le cas de nos liens avec la recherche, un rôle plus proactif auprès de ces publics en construisant pour eux et avec eux une offre de services la plus adéquate possible.

Nous cherchons aussi à renforcer des compétences méthodologiques nous permettant de nous intégrer aux équipes de recherche et d'insuffler à la bibliothèque de nouveaux modes de fonctionnement basés sur des partenariats et des projets réguliers.

Cet élan que le projet DRIS donne à la bibliothèque produit des effets sur son image. Elle commence à apparaître auprès de ses partenaires de Sciences Po sous un jour nouveau et un peu surprenant parce qu’elle s’intéresse à des documents dont ils ont grand besoin comme les images par exemple ou les archives scientifiques.

La question de sa légitimité est cependant susceptible d’être questionnée à tout moment : pourquoi la bibliothèque mettrait-elle le pied dans les activités de publication et de valorisation des travaux scientifiques alors qu’elles sont déjà prises en charge par les centres de recherche eux-mêmes ?

La mise en commun de nos savoir-faire, placée au service de projets partagés vise à concrétiser le changement en l’inscrivant dans le quotidien du bibliothécaire comme du chercheur.

Car les résistances sont tout aussi présentes dans l’équipe de la bibliothèque pour qui reste centrale la gestion de l’imprimé et des collections numériques.

C’est là le grand défi actuel : travailler sur la transversalité en intégrant le projet comme élément moteur du fonctionnement de la bibliothèque, faire coexister les routines nécessaires du circuit documentaire et les projets en leur donnant suffisamment de place et de ressources.

Les enseignements de la valorisation documentaire en lien avec la recherche

Si les activités en appui à la recherche se sont vu accorder une plus grande priorité dans les missions de la DRIS, le lien entre recherche et documentation perdurait néanmoins avec la constitution de produits documentaires. Ce type de production ‒ questionnée sur sa forme aujourd’hui ‒ associe la réalisation et la diffusion d’un produit documentaire à un projet scientifique qui peut prendre la forme d’une conférence ou d’une publication scientifique sur des sujets d’actualité ou commémoratifs.

En pratique, les bibliothécaires prennent en charge la bibliographie, la sitographie et la chronologie du sujet confié par le chercheur en lui faisant valider plan et sélection44.. Le produit bénéficie, outre la caution scientifique, des réseaux du chercheur pour sa diffusion. Force est de constater que cette expérience a d’abord permis la « redécouverte » des compétences du bibliothécaire par le chercheur. Mais le lien établi reste ténu et maintenir la mobilisation des chercheurs ‒ souvent enthousiastes au lancement ‒ s’avère malaisé.

La piste explorée aujourd’hui pour éviter l'essoufflement sera de faire coïncider projet documentaire et projet scientifique financé, afin de conforter les intérêts mutuels.

Pour les bibliothécaires investis, la valorisation documentaire est jugée très positivement, notamment du fait des retours obtenus en dehors de notre communauté. La co-construction se renforce depuis le début du projet DRIS, mais l’expérience des dossiers a montré qu’une double condition au développement des services à la recherche existe : avoir établi des relations de confiance avec les partenaires et légitimé l’activité en interne.

Deux chantiers seront décrits ci-après pour donner à voir les moyens et les effets de la mutualisation entre recherche et documentation : l’archive ouverte et les corpus web et un prolongement en cours autour de la gestion des données de recherche.

Le dépôt institutionnel ou l’ambition commune


La dynamique de coopération peut s’imposer du fait de contraintes extérieures. Cela a été notoirement le cas du mouvement en faveur de l’open access dont la traduction locale ‒ les dépôts institutionnels ‒ a servi les objectifs de pilotage de la recherche.

L’arrivée à maturité des archives institutionnelles et l’inscription de leur gestion du côté des bibliothèques ont rendu évidente la coopération entre les acteurs scientifiques et ceux de la documentation. C’est moins l’open access que le suivi de l’activité scientifique qui a été moteur. La prise en charge du signalement et de la conservation de la publication scientifique par les bibliothèques n’a guère donné lieu à discussion dans l’université, la compétence de traitement de l’information leur étant reconnue. La qualité des référentiels mis en œuvre sur le dépôt institutionnel étant cruciale pour le référencement et la visibilité des publications, les bibliothécaires ont petit à petit été impliqués dans la politique scientifique.

À Sciences Po, le projet d’archive institutionnelle s’est doté dès 2008 d’un comité de pilotage tripartite Bibliothèque, Direction scientifique (DS) et Direction des systèmes d’information (DSI). Si le sujet a été introduit par les bibliothécaires qui assurent la gestion du projet, celui-ci a pu aboutir car porté par les trois métiers concernés.

La première étape du projet était de choisir un outil et de le mettre en production. Le descriptif des fonctionnalités attendues (génération de curriculum vitae, bibliographie par projet, statistiques riches) a induit le développement d’une plate-forme ad hoc aujourd’hui en ligne sous le nom de Spire55..

Les bibliothécaires, outre une assistance à maîtrise d’ouvrage quasi permanente puisque Spire connaît sa version 5 en 2016, assurent la coordination du réseau des contributeurs. Avec cette animation, ils mettent en œuvre des qualités pédagogiques pour amener des personnels (administratifs, webmestres…) sans compétences documentaires particulières, à signaler la production des chercheurs dont ils sont les relais. En plus de ces formations et de la réalisation de tutoriels, cela implique une mobilisation quotidienne auprès des centres de recherche, via des permanences et une assistance téléphonique.

Si des routines se sont instaurées en huit ans, coordonner les agendas des trois directions requiert toujours diplomatie et vigilance et réviser la feuille de route trimestriellement reste obligatoire. Les « crises » rencontrées ont toujours fait suite à des problèmes de communication (l’implicite d’un délai de livraison par exemple) ou à des moments de démobilisation d’un acteur lorsque le chantier court depuis presque une décennie. Notons enfin que l’intérêt des chercheurs porte surtout sur l’aide à l’édition de rapports bibliographiques et le suivi statistique, laissant la saisie quotidienne de leur production en arrière-plan.

Expérimenter et mutualiser autour des données


Le deuxième chantier, celui de la constitution de corpus de données web, a connu une tout autre trajectoire avant de réunir bibliothécaires et chercheurs. À l’origine, cette problématique était appréhendée en silo, chaque acteur se trouvant face à l’explosion de la donnée numérique et se posant la question de son exploitation ou de sa conservation.

Côté documentation, le premier réflexe face au Web a été la constitution ‒ laborieuse ‒ de répertoires de sites. Passé 2005 et une fois Google devenu hégémonique, cet exercice devenait obsolète mais la question restait entière : comment refaire collection et rendre compte aux générations futures de la façon dont un sujet était abordé dans son contexte numérique daté ? Pour Sciences Po, cela interroge la capacité de la bibliothèque à accompagner un lecteur qui voudrait, par exemple, ‒ connaître a posteriori les thèmes de la campagne présidentielle de 2012 alors qu’ils étaient observables sur le Web social non archivé dans nos collections numériques « classiques », comme la presse numérisée par exemple.

Le chercheur en sciences sociales se trouve lui confronté à une difficulté technique et méthodologique lorsqu’il souhaite collecter des données du Web et les traiter afin d’éprouver une hypothèse de recherche.

Construire des Corpus du Web

Le projet « corpus web »66.est un projet d’infrastructure, né en 2012, de ce rapprochement des besoins, mis en exergue par le médialab77. de Sciences Po, unité dédiée aux méthodologies numériques en sciences sociales. L’objectif est de constituer collectivement et de diffuser des corpus web documentés répondant à une problématique de recherche.

Le dispositif comprend trois étapes. La phase de construction mobilise le chercheur qui pose l’hypothèse, les ingénieurs informaticiens qui ont développé le crawler88. et maîtrisent la méthodologie de collecte informatisée ainsi que les bibliothécaires qui identifient avec le chercheur les principaux sites représentatifs de la question avant de lancer les opérations de crawls successives. La deuxième étape est celle de l’exploration durant laquelle chercheurs et bibliothécaires qualifient les données remontées et établissent le périmètre du corpus. Les ingénieurs opèrent de leur côté les propositions de cartographie des données. Durant cette étape se formalise également la documentation du projet (méthodologie de collecte, d’indexation…). La dernière étape est celle de conception d’un site web pour valoriser et rendre explorable le corpus99.. Cette étape mobilise les informaticiens côté DRIS et médialab.

Ce dispositif est encore expérimental puisque de nombreuses étapes sont obligatoirement réalisées par des informaticiens du projet. L’objectif ultérieur est de livrer des outils libres de droit et faciles d’utilisation pour que de nouvelles équipes puissent mettre en œuvre cette méthodologie de constitution de corpus web outillés.

Cette expérimentation alliant méthodologie agile pour la partie informatique et allers retours entre bibliothécaires et chercheurs pour la compréhension de la question de recherche, aboutit à une reconnaissance mutuelle des compétences. Les bibliothécaires ont par ailleurs dû revoir leur méthode d’indexation pour répondre aux exigences de restitution du vocabulaire et des sentiments1010.observés dans le corpus.

Cette nouvelle forme de conduite de projet a généré des aléas de planning. Dans les faits, le corpus test, sur le changement climatique, a été publié dans une version intermédiaire par rapport aux fonctionnalités identifiées initialement. La DRIS portant l’objectif de pérenniser le protocole et le médialab soutenant d’abord le développement des digital humanities dans l’institution, cet écart était quasi inévitable.

Le collectif de projet perdure et l’année 2016 devrait voir l’ensemble du dispositif mis au service d’un projet phare pour Sciences Po : documenter la campagne présidentielle 2017.

La gestion des données de la recherche

À la croisée des projets archive ouverte et corpus, un chantier a émergé en 2014, la gestion des données de recherche. Le pilotage de ce projet s’est enrichi des expériences précédentes : dès la phase d’opportunité, un groupe exploratoire associant Direction scientifique, unités de recherche, DSI et DRIS a été mandaté. Sans préjuger à cette heure des résultats et de la feuille de route, le pas semble pris : en matière de valorisation de l’information scientifique, chercheurs et bibliothécaires travailleront ensemble.

Co-construire pour réinventer nos métiers


La mutualisation des compétences inhérente aux projets présentés questionne encore une partie des bibliothécaires qui n’ont pas exercé dans les laboratoires ou n’ont pas eu d’expériences de collaboration avec le monde de la recherche.

Déplacer nos compétences vers de nouveaux objets documentaires va encore aujourd’hui mieux à dire qu’à faire. Chaque retour d’expérience sur une collaboration entre la bibliothèque et un centre de recherche porte une valeur d’exemple et de témoignage : oui, on peut y arriver moyennant formations, temps de travail partagé, reconnaissance mutuelle et institutionnelle… Oui, nous sommes légitimes à investir ces nouveaux périmètres d’activité, oui nous pouvons répondre aux besoins d’usagers dont nous nous étions éloignés. Cependant, nous devons encore affermir cette position, tant auprès des bibliothécaires que des chercheurs.

Nos valeurs professionnelles, en particulier celles qui touchent à la transmission des savoirs, sont utiles aux projets menés en collaboration avec la recherche. Ainsi, documenter les projets ou préserver les données sont autant de phases du projet confiées aux bibliothécaires.

Ce que nous co-contruisons est donc devenu autre chose que ce que nous projetions de construire chacun de notre côté et c’est peut-être là le résultat le plus positif de cette aventure.

Hors contexte Sciences Po, c’est la méthode choisie pour notre expérience qui peut s’avérer intéressante : expérimenter et concrétiser des projets en y intégrant au fur et à mesure divers acteurs du monde de la recherche et de la documentation, afficher cette collaboration comme un véritable gain de cohérence pour l’institution et la mutualisation de nos compétences comme une reconnaissance partagée de nos savoir-faire.

 

 
1.

Cette contribution a été rédigée avec la collaboration de Catherine Valais, directrice adjointe de la bibliothèque de Sciences Po Paris.

2.

À consulter, une brochure de promotion de la DRIS parue en février 2016 pour fêter la première année de cette nouvelle direction : < http://www.sciencespo.fr/bibliotheque/sites/sciencespo.fr.bibliotheque/files/pdfs/Brochure%20DRIS.pdf >.

3.

Bruno Latour, « Jamais on a eu autant besoin des bibliothèques », Brochure de la bibliothèque René Rémond, 2010, p. 7. [En ligne] : < http://www.sciencespo.fr/bibliotheque/sites/sciencespo.fr.bibliotheque/files/pdfs/bibliotheque-rene-remond-2010.pdf >.

4.

Voir par exemple le dossier documentaireChili 1973-1988 : du coup d’État militaire à la fin de la dictature, juillet 2013. [En ligne] : < http://www.sciencespo.fr/bibliotheque/fr/produits/bibliographies/chili-1973-1988 >.

5.

Sciences Po Institutional Repository : < http://spire.sciences-po.fr/web/ >.

6.

Collection de sites liés entre eux par des liens hypertextes qui prend la forme de réseau(x).

7.

http://www.medialab.sciences-po.fr/fr/ >. Tommaso Venturini, « Médialab de Sciences Po : cartographier le Web pour les sciences sociales », e-Dossiers de l'audiovisuel INA, 2012. [En ligne] : < http://www.ina-expert.com/e-dossier-de-l-audiovisuel-sciences-humaines-et-sociales-et-patrimoine-numerique/medialab-de-sciences-po-cartographier-le-web-pour-les-sciences-sociales.html >.

8.

Hyphe est un crawler ou robot développé par le médialab explorant des URLs et conservant la trace des liens. [En ligne] : < http://hyphe.medialab.sciences-po.fr/ >.

10.

En référence à l'analyse des sentiments (en anglais opinion mining ou sentiment analysis) dans un corpus textuel.