5. Candide, un chaudron, un pré et un vivier : un nouveau réseau social professionnel

Soumis par cvigneault le jeu 05/01/2017 - 14:10

 

Dans toute démarche de mutualisation, l’approche sectorielle est implicite et permet de rapprocher des structures identiques ou d’une même discipline. Mais il existe aussi une autre approche, territoriale, plus stratégique, reléguant la notion de « secteur » au second plan, et accentuant la notion de réseau local. LeVivier, réseau dont il est question ici, dépasse le cadre des bibliothèques, voire celui de la culture stricto sensu, et expérimente le « faire ensemble » au-delà des affinités.

Car LeVivier22., c’est d’abord une expérimentation : à la croisée du digital et du foisonnement des activités culturelles. D’où est venue l’idée ? Comment est-on passé d’un projet initial de plate-forme numérique « Lire en Yvelines » à un réseau social collaboratif LeVivier ? Globalement, de la convergence de deux facteurs : un bilan de dix années d’actions de la Bibliothèque départementale des Yvelines (BDP78) a souligné l’urgence de fédérer les bibliothèques ; une réorganisation interne des services départementaux a incité les directions à relier stratégie et innovation pour imaginer un nouveau positionnement de l’institution, et réinventer les partenariats. À partir de là, tout était possible…

La mise en œuvre est guidée, depuis le début de l’opération, décembre 2014, par la volonté de tirer le maximum des expériences, de les partager, mais aussi d’oser remettre en question ce qui est admis et de tester d’autres manières de faire, en pleine conscience des risques encourus.

Pour autant, l’équipe projet n’était pas soucieuse d’innover à tout prix, mais plutôt convaincue de l’urgence de travailler aujourd’hui en mode collaboratif, clairvoyante sur la décentralisation des savoirs à l’œuvre, sur l’interactivité créatrice entre les individus, et sur les opportunités dopées par le numérique. En 2016, la plate-forme est une vraie « fabrique à projets », largement déployée, utilisée par 1 300 acteurs culturels. On peut affirmer que la zone de risque s’éloigne, mais l’impact de cet outil sur l’écosystème culturel est réel, au point d’affecter les organisations traditionnelles, les positions professionnelles et la représentation de chacun de sa capacité à contribuer ou non à des entreprises collectives.

 

Le défi : du réseau d’acteurs à la mutualisation d’intérêts


LeVivier fut d’abord imaginé comme un outil pour fédérer les bibliothèques yvelinoises. Mais il a fallu admettre, au fil de la conception, que la lecture était une composante récurrente de nombreux projets culturels, portés par bien d’autres acteurs. Les périmètres de départ se sont progressivement et constamment élargis, pour arriver à une entreprise de mutualisation d’expertises nombreuses et variées au sein d’un même espace de travail.

Composants 1. Acteurs du livre et de la lecture

En 2013 a germé l’idée de rapprocher les acteurs du livre yvelinois au sein d’un espace de travail commun. L’entreprise étant pilotée par la BDP78, les bibliothèques, de tous statuts, étaient les premières ciblées. Les Yvelines n’accueillent pas beaucoup d’éditeurs (l’attractivité de Paris joue son rôle), mais des librairies structurantes en lien étroit avec les bibliothèques ont vite été repérées et sont venues compléter la cible. Tout comme les nombreux lieux liés à la création littéraire, particulièrement les maisons d’écrivains, mais aussi des lieux emblématiques ou des événements culturels comme des salons du livre, festivals de genres littéraires, résidences avec des écrivains : tous furent naturellement ajoutés à la cible du projet. L’un des objectifs dominants fut donc de fédérer les initiatives autour du livre et de repositionner la BDP78 comme facilitatrice de projets communs relatifs à la lecture et à la vie littéraire.

Composants 2. Communautés d’intérêt

Poussé à réfléchir à une solution numérique, le groupe projet s’est attaché à formuler les besoins et les usages potentiels des futurs visiteurs de la plate-forme. Cette étape a rapidement permis de faire émerger la notion de « communauté d’intérêt ». Il ne s’agissait plus d’imaginer un réseau d’acteurs culturels identifiés (le plus souvent par des équipements, des structures comme des associations, des collectifs), mais de laisser venir des acteurs autour d’intentions partagées, en ouvrant le plus possible la communauté pour laisser le choix aux utilisateurs de rester ou de sortir. Les bibliothécaires, les acteurs de la vie littéraire ne pouvaient plus être considérés comme les seuls bénéficiaires du réseau. Par exemple, dans la communauté « Fête de la science » sur LeVivier, on trouve des bibliothécaires, des membres d’associations, un entrepreneur, des animateurs scientifiques, des directeurs de la Culture, un responsable Chambre de commerce et d’industrie, etc. Tous sont rassemblés autour d’un même événement, autour d’une même intention de sensibilisation à la culture scientifique.

Composants 3. Interdisciplinarité

Le périmètre de la plate-forme s’est donc modifié en cours de fabrication pour aboutir à un objectif transversal clair : un espace d’activation des projets culturels dans les Yvelines. On ne fonctionnait plus par communautés de métiers ni d’expertise, mais par projets pouvant attirer, au fil des occasions, tous types d’expertises. La mutualisation en question ne devait pas gommer les expertises, elle avait comme objectif de les combiner avec justesse, et pour cela de faciliter leur repérage. Le challenge visait en fin de compte à identifier des profils (représentant chacun des champs disciplinaires variés), à les associer et les regrouper (de manière complémentaire, chacun apportant une contribution de sa sphère d’intervention), dans un « vivier », avec une vision globale, mais où la reconnaissance des apports métiers de chacun, ou points de vue, était primordiale pour le projet culturel.

LeVivier, activateur de projets culturels dans les Yvelines, est déployé depuis décembre 2015 via une solution technique de réseau social d’entreprise, Jamespot, dont les paramétrages et la configuration ont été adaptés aux besoins décrits. Le terme de « plate-forme » n’est plus utilisé. Le projet est dans sa phase de généralisation jusqu’en décembre 2016.

 

La clef : un réseau social d’entreprise (RSE)


Concrètement, de quoi parle-t-on et comment cela fonctionne ? La solution technique est affichée comme un réseau social collaboratif, c’est-à-dire : un espace de travail sur le Web, fondé sur le partage et l’échange, permettant une interaction constante pour des projets, des idées, des opérations. Il fonctionne par adresse de messagerie et mot de passe, nécessite une invitation ou une autorisation d’entrée : chaque membre peut être observateur, commentateur, contributeur, arbitre, et interagir comme sur les réseaux sociaux habituels.

Ce type d’outil ressemble à LinkedIn ou Viadeo, et est d’abord utilisé dans les entreprises pour faciliter le travail des collaborateurs, en version intranet. La spécificité du Vivier réside dans sa conception (par une collectivité territoriale) et dans son ouverture à des utilisateurs extérieurs au Conseil départemental. Avec la volonté de faire émerger les projets culturels les plus variés et les plus prometteurs sur le territoire, LeVivier fait de tout acteur potentiel un atout pour la dynamique du territoire, et offre un espace de confluences d’intérêts pour des projets culturels sur les Yvelines.

L’architecture est en rupture avec les règles « classiques » d’une organisation : les profils ne se distinguent que par leur expertise, leur périmètre d’actions, et chacun peut créer un groupe fermé ou ouvert ; les groupes agissent en autonomie, évoluent au gré des projets ; les contenus comme les actions sont autorisés, en auto régulation plus qu’en modération à proprement parler.

Tableau 1. Architecture du réseau collaboratif LeVivier
Le profil Le profil est le point central du réseau collaboratif basé sur l’humain. Chacun peut s’identifier, compléter sa fiche avec ses expertises et ajouter sa photo, essentielle pour être identifié par les autres membres.
Le groupe Le groupe est l’espace de travail et de collaboration. Thématique ou de projet, public, privé ou modéré, chaque groupe constitue le lieu des échanges et du partage d’informations.
Les contenus Il en existe de différentes natures : - les articles : texte, image, vidéo ; - les documents : métadonnées classées et organisées en arborescence (des tutoriels en majorité) ; - les événements, les tâches et les sondages de dates : calendriers partagés pour des réunions ou des participations.
Les actions sociales et les commentaires La vitalité des échanges est rythmée par des interactions diverses, qui représentent des moyens de donner son avis sur les contenus.

Les interactions sont rendues possibles par des niveaux d’action définis (du simple clic sur « je participe » au partage d’un document de travail), et visent à faciliter le frottement créatif, la capacité à générer des idées, à se rassembler autour d’un même projet.

 

Tableau 2. Interactions du réseau collaboratif LeVivier
« Je crée mon profil » Je suis visible et j’observe les activités des groupes, des autres profils, j’accède aux contenus. Mes expertises, mes centres d’intérêt sont interrogeables. Je me connecte à d’autres contacts, et les autres peuvent m’ajouter à leur carnet d’adresses.
« Je rejoins un groupe » Je me connecte à des projets de territoires (« Agir sur Sud Yvelines »), à des groupes de réflexion (« Tous à la bibliothèque de l’école »), à des conversations (« Éducation artistique et culturelle »), à des projets en quête de partenariats (« Mon quartier, le monde », projet de résidence).
« Je crée des contenus » Je publie des comptes rendus, des bilans, des vade-mecum qui peuvent inspirer ; je lance une idée de projet via une fiche ; je complète et commente des documents publiés ; je partage des opportunités sur les Yvelines.
« Je suis connectée et je connecte » Je relie, je commente, je recommande, j’interagis, je soutiens, je débats, je m’inscris comme partenaire, je donne des idées…

LeVivier ne se substitue pas aux moteurs de la collaboration dans la vraie vie, ni n’existe sans la richesse des échanges en présentiel. Le dialogue direct est essentiel à la motivation de se retrouver ensemble sur un espace de travail à distance, les conversations sur des lieux réels sont indispensables aux interactions de l’espace web.

 

Tableau 3. In real life : à distance et en présentiel sur le réseau collaboratif LeVivier

Des cartes de visite… Imprimées, ce sont des cartes génériques, non personnalisées, qui permettent de proposer le prolongement des rendez-vous sur le réseau, puisque chaque membre de l’équipe y est identifié. Cela réduit les échanges par messagerie (et notamment les copies, pièces jointes, etc.).
Des ateliers… Intégrés au programme de formation pour les bibliothécaires, mais destinés à tous les acteurs cibles du Vivier, ces ateliers mixent les participants, provoquent des rencontres créatives : « LeVivier pour les nuls », « De bulles en bulles », « Les Improbables », depuis des séances d’initiation jusqu’aux sessions de production d’idées en groupe ou aux interventions de représentants des pratiques collaboratives.
Des lieux… Les ateliers se déroulent sur les Yvelines, et s’installent dans des lieux faisant la part belle au collaboratif : Sqylab33.

Sqylab : <  http://sqylab.org/> ; Le Château éphémère (Fabrique sonore et numérique à Carrières-sous-Poissy) : < http://chateauephemere.org/ > et e-graine (association centrée sur l'éducation populaire) : < http://e-graine.org/ >.

(éco fablab de Saint-Quentin-en-Yvelines), Château éphémère (laboratoire de création numérique à Carrières-sous-Poissy), E-graine (lieu associatif à Trappes).

Ce réseau social professionnel est utilisé depuis plusieurs mois maintenant par les acteurs du territoire, par l’équipe du Pôle développement culturel et d’autres services du département pour leur fonctionnement interne. Des projets collaboratifs sont en route, des mutualisations d’actions et de ressources sont à l’œuvre, et l’observation attentive des comportements, de part et d’autre du réseau, soulignent la nécessité de recréer un écosystème.

 

L’approche globale : soutenir et recomposer les motivations


Partant d’un outil encore peu utilisé dans les bibliothèques, dans les domaines de la culture, dans les organisations publiques (même si inspiré du Réseau collaboratif des acteurs et projets territoriaux [RECOLTE]44., un réseau du même type piloté par les espaces naturels régionaux du Nord-Pas de Calais), les équipes ont dû créer en interne une « salle des machines » capable d’imaginer l’infrastructure, les modalités d’animation et d’évolution. Premières utilisatrices du Vivier, dans la phase de conception, elles ont rapidement détecté l’impact de cet outil sur les modèles traditionnels.

Un leadership différent

Le département avait jusqu’alors une position institutionnelle pour sa politique culturelle. Par exemple, la BDP78, via des subventions destinées à soutenir des festivals du livre, via des formations propices à professionnaliser des bénévoles dans les communes rurales, avait un rôle de leader en termes de développement de la lecture. La connaissance des actions autour du livre était fondée sur des données collectées et rassemblées par elle et s’appuyait sur les bibliothèques et une typologie d’événements.

LeVivier a mis en lumière des actions, des acteurs du livre jusqu’alors inconnus. Plus, il a permis de dévoiler des initiatives fortes sur le sujet, se substituant au département, et sortant d’une vision en silos. Le leadership habituel qui consistait à définir des orientations, à s’appuyer sur des relais légitimes et à valider des actions n’opère plus.

Le département abandonne tout contrôle ou rôle de leader conventionnel : il facilite, crée les conditions favorables aux collaborations, et favorise la production des idées et des projets, en quelque sorte comme dans un incubateur. Il met à disposition l’espace, structure l’organisation des profils, des groupes, des actions et favorise la prise de décision intégrative, bref fait le pari du génie collectif.

Des valeurs communes

Les aspects techniques du réseau social occupent peu de temps, une fois les paramétrages effectués. C’est un défi lié aux personnes qu’il faut relever en exposant les motivations du Conseil départemental : sensibiliser à des pratiques collaboratives dont on parle beaucoup, mais que peu investissent finalement ; expliquer sans relâche la raison d’être du réseau ; détailler les règles d’engagement du service.

LeVivier intègre des dimensions nouvelles qui engendrent nombre de confrontations : priorité est donnée aux projets (et non aux équipements), aux territoires impactés (et non à la qualité artistique), aux dynamiques (et non aux programmations).

Ces valeurs constituent les préalables à toute participation active sur le réseau, et ce sont elles qui contribuent à mutualiser compétences, champs disciplinaires, et autres ressources. C’est pourquoi, sans les connaître, il est difficile de saisir tous les ressorts du Vivier. Bon nombre d’interlocuteurs le confondent avec un site web ou un intranet, le perçoivent comme un outil de communication pour leurs propres événements : c’est passer à côté des talents et des idées qui s’y développent.

Les paradoxes, inévitables

Au fur et à mesure des participations sur le réseau apparaissent des paradoxes, sans doute inhérents à ce type de démarche. LeVivier a permis de reconstruire un écosystème en capacité de générer des projets culturels originaux et adaptés aux besoins des habitants : il juxtapose les acteurs de tous niveaux d’intervention, raccorde des projets d’un espace géographique à d’autres, fait dialoguer des pratiques institutionnelles et privées.

Mais il fait affleurer de nouveaux équilibres qu’il faut maintenir adroitement :

  • chaque profil est l’expression d’un individu, mais les interactions s’exécutent au sein de groupes ou de communautés ;
  • les groupes identifiés sont invités à mutualiser ou à se rapprocher, mais pourtant ils entrent facilement en concurrence quand il s’agit de mettre en œuvre des projets similaires ;
  • le réseau est ouvert et conçu pour travailler en toute transparence, mais les groupes privés (fermés) y sont fréquents.

Avisées de ces paradoxes, les équipes en charge du Vivier travaillent aujourd’hui à l’amélioration continue de cet espace collaboratif. Comme dans tout programme d’expérimentation, les risques sont importants : de ne pas convaincre les professionnels cibles, de dépasser le budget prévisionnel, de voir la plate-forme détournée de ses fonctions premières… Mais elles combattent, en occupant le terrain de la conviction, pour que cette expérience de mutualisation offre une vision davantage stratégique de la culture, davantage pertinente pour les habitants, même si elle est en partie encore rêvée.

 

 
1.

Le titre de cette contribution est un petit clin d’œil à l’équipe impliquée dans la conception du réseau. Ces 4 noms furent choisis à l’issue d’un brainstorm estival, en 2015, comme noms possibles du réseau. C’est LeVivier qui fut testé et approuvé, avec ses majuscules et son complément de titre.

2.

LeVivier : activez vos projets culturels en Yvelines, < https://levivier.yvelines.fr/ >.

3.

Sqylab : <  http://sqylab.org/> ; Le Château éphémère (Fabrique sonore et numérique à Carrières-sous-Poissy) : < http://chateauephemere.org/ > et e-graine (association centrée sur l'éducation populaire) : < http://e-graine.org/ >.

4.

[En ligne] : < http://recolte.jamespot.pro/ >.